Entrevue avec un travailleur de la construction : Baisse des conditions de travail, ferment du racisme

La grève des travailleurs et travailleuses de la construction de 2017 s’est achevée abruptement par une loi spéciale. Cette loi a entraîné l’abdication des directions syndicales au bout de seulement trois jours, malgré la volonté de combattre des employé·e·s. Alternative socialiste a alors réalisé une entrevue avec le soudeur spécialisé Carl Contant. Aujourd’hui, Carl constate que la situation s’est dégradée. Les conditions de travail baissent, tout comme la conscience politique et sociale de ses collègues de travail. Avec la montée de la droite populiste au Québec – qui a culminé avec la prise du pouvoir de la CAQ en octobre 2018 – Carl a été témoin du développement d’attitudes ouvertement racistes et assumées dans les milieux où il travaille.

CM : Pourrais-tu nous parler des conditions de travail depuis les deux dernières années dans le monde de la construction?

CC : Ça se détériore. Il y a un manque de personnel et les employeurs ne donnent pas plus d’incitatifs, au contraire. Des jobs qu’on est supposé être huit à faire, on est rendu trois. C’est hallucinant. Le lien humain est complètement coupé. La majorité des travailleurs et travailleuses ont peur de perdre leurs jobs, de ne pas performer. Je prédis que dans pas long, il va y avoir plus de blessures, d’accidents et de cas de CNESST. Moi, j’en ai vu deux mourir sur les chantiers. C’est vraiment pas drôle là.

On a perdu le pouvoir aussi parce que la bureaucratie syndicale ne fait plus rien pour nous. Pour connaitre les bons éléments dans l’appareil syndical, il faut que tu t’impliques. Sinon, tu ne sais pas à qui tu as affaire et en qui tu peux avoir réellement confiance. Les réunions sont devenues une perte de temps. Le monde pose des questions superficielles. Il y a des propos racistes, en plus. Ce n’est vraiment plus comme avant. Tant que le crédit financier est facile à avoir, le monde se préoccupe bien plus de leur apparence et de cirer leur gros truck. C’t’une mentalité qui est pratiquement devenue la norme.

J’ai travaillé pour la compagnie Petrifond, et je n’ai pas peur de la nommer. On faisait des murs berlinois (lagging) nécessaires à l’excavation. Et moi je devais souder des pieux pour les monter. Pour faire face à la compétition toujours plus grandissante dans le domaine, mais pour continuer à soutirer le maximum de profit malgré tout, on prenait des planches de lagging plus longues pour couvrir plus de terrain avec moins de pieux.

Les planches pesaient 115 lb. On était en plein hiver. C’était gelé. On risquait de s’écraser les mains, les doigts. On faisait ça à quatre avant, là on tombait à trois, à deux. On coupe le personnel en plus. T’as beau être fort, lever des planches de 115 lb à deux, toute la journée pour faire tes murs, ça vient te chercher toute ton énergie assez vite. Ce n’est pas seulement Petrifond qui fait ça. Beaucoup d’autres font ça. À un moment donné, j’étais sur une job, pis quatre gars ont sacré l’camp à 10h en même temps. Les conditions étaient juste trop dures.

CM : Est-ce que les employé·e·s parlent des risques au travail à leur syndicat et portent plainte?

CC : Ils ont peur. Les boss leur faisaient des peurs sur le chantier en disant : « si tu te fais mal, tu ne seras plus engagé nulle part ». Quand j’entends des choses de même, j’interviens pour leur dire que ce n’est pas vrai, c’est juste des peurs qu’ils essaient de vous faire. Mais des fois, je suis tout seul à m’insurger. Je suis épuisé d’aller constamment au bat tout seul et de ne pas être appuyé. Je trouve ça de plus en plus lourd.

Il y a des compagnies au Québec qui t’exploitent au max, qui profitent des personnes qui ne se battent pas. À Montréal, un soudeur spécialisé comme moi, ça fait 37$/h. Je suis déjà allé à Malartic, travailler dans une mine d’or – je répète, une mine d’OR – à l’autre bout du monde. Je dormais dans un shack à patates et ils me donnaient 20$/h. Quand je monte à Raglan, je suis logé, nourri et mon transport est payé. Je suis payé pratiquement le triple! Quand t’es un employé enragé, frustré, qui a de la colère en toi, dès que tu as une situation sur laquelle te défouler, la solution facile c’est de taper sur les musulmans, sur les noirs, les Autochtones, etc.

CM : Lors de notre 1ère entrevue, il est ressorti que face à des grèves avortées et des syndicats pas assez militants, la colère des travailleurs et des travailleuses allait se canaliser sur les mauvaises cibles. Pourrais-tu nous expliquer comment le racisme a fini par s’installer davantage parmi les travailleuses et les travailleurs de la construction?

CC : Il y a toujours eu un certain racisme dans la construction. On le voit dans certains milieux plus que d’autres. Mais, ce qui est troublant, c’est que ça s’est répandu même dans les hautes sphères syndicales. Je le voyais moins avant. Maintenant, c’est flagrant. On émet des propos racistes ouvertement, sans aucune retenue. Et là, je ne vise pas un syndicat en particulier. C’est dans tous les syndicats de la construction. Personnellement, je suis dans Inter. Je le constate depuis les deux dernières années. Je ne parle pas du petit délégué en bas de l’échelle. Je parle de beaucoup plus haut dans la bureaucratie. Pas tout le monde, évidemment. Mais, comme je l’ai dit, il faut savoir à qui parler.

Lorsque j’allais prendre ma pause, j’ai arrêté d’aller à la roulotte. Les propos étaient si insupportables que je n’étais plus capable de m’asseoir à la même place que mes collègues pour dîner. Quand t’entends un casque blanc (un contremaître) dire « qu’avec un automatique, Bissonnette aurait dû en tuer bien plus », c’est hallucinant. Et ça ne fait que parler de ça! Lorsqu’il y a eu la tuerie à Christchurch, il y a du monde qui rentrait dans la roulotte en applaudissant.

CM : Est-ce que les commentaires ne concernent que les personnes musulmanes?

CC : Non. Je travaille avec un Congolais. Il travaille super bien, un excellent travailleur. J’entends les autres faire des commentaires comme: « travaillent pas vite les crisses de n… ». Ça me répugne. Je ne suis plus capable. C’est dégueulasse comme ambiance. J’ai dénoncé ça au syndicat. J’ai demandé: « Est-ce qu’on peut faire de quoi pour stopper ça? Au moins, donner des avertissements, une lettre, quelque chose ». Je me suis fait répondre que c’est ma perception, que pour certains propos, ils avaient raison.

Je travaille sur un chantier proche d’Atwater. Il y a beaucoup d’Autochtones dans l’coin. J’entends des gars avoir des propos racistes contre les Autochtones. Même une fois dans une job, j’ai défendu un immigrant. Ils m’ont envoyé travailler dans un trou de bouette pour la journée: la job la plus crasse pour avoir eu un propos contraire aux leurs. C’est rendu grave là. Il y a aussi des gars du syndicat qui publient des propos xénophobes sur les réseaux sociaux. Je trouve ça épeurant, sérieux.

CM : Pourquoi de tels propos sont maintenant tolérés?

CC : Une partie du problème, c’est la désinformation et/ou le manque d’information. Avant, je me disais « les gars font 40h et plus par semaine. Ils sont épuisés. Ils n’ont pas l’temps de s’informer ». Bullshit! Moi, je fais ben des heures aussi, pis j’arrive à m’informer. Ce n’est plus une excuse tant qu’à moi. C’est une question de volonté aussi.

C’est pour ça je suis allé travailler quelques semaines dans le Grand Nord à Raglan. Là-bas, il n’y a pas de choses de ce genre. Les conditions là-bas sont extrêmes. Les fendants qui lustrent leur pickup ne vont pas dans ces coins-là. Les racistes sont filtrés. Ce n’est absolument pas toléré. Beaucoup à cause de la présence des Autochtones. Mais, t’as toute sorte de monde qui vient de partout: des Jamaïcains, des Allemands, des Belges. On a besoin de s’entraider tout le temps sur les chantiers. On n’a pas l’temps de parler contre les musulmans.

Le pire, c’est qu’on était 1 000 employés là-bas. Et on va être 1 500 bientôt. Il n’y a pas chicanes, pas de polices, pas de racistes. Il y en a sûrement quelques-uns, mais ça reste tranquille pis ça s’en permet pas comme dans les grosses villes et sur les réseaux sociaux. Là-bas, c’est très bien géré à ce niveau-là. Comme je l’disais, il y a une question de volonté là-dedans.

En tout cas, si on continue de même, ça va devenir comme dans les années trente, avec la montée du nazisme, aujourd’hui c’est pareil avec l’islamophobie. Faut arrêter d’alimenter des groupes comme la Meute et compagnie, avec des médias comme Québecor, des partis comme la CAQ et le PQ qui flattent les nationaleux dans le sens du poil pour avoir des votes. J’en vois plein d’ignorants dans la construction qui se promènent avec la patte de loup sur leur linge, casquettes, manteaux, il se prennent pour des toughs avec leur patch. S’il y aurait une guerre civile, ce serait les premiers à brailler pis appeler leur mère pour se cacher. Faut pas attendre que ça devienne pire, faut les confronter.

CM : D’après toi, quelle est la solution pour virer la société de bord?

CC : Il faut se réveiller. Prendre conscience, prendre sa place pour défendre ses conditions de travail et ses conditions de vie, s’organiser. Moi, j’ai 50 ans. Je suis grand-papa. Je trouve ça tough de me battre, mais je le fais pareil. On n’a pas le choix si on ne veut pas succomber comme les autres. Faut se tenir debout tout le temps. Malheureusement, l’appui extérieur ne change pas grand-chose. Il faut que ça se passe de l’intérieur. Faut que le monde s’insurge pour les vrais enjeux qui nous touchent, comme l’augmentation des loyers, un salaire minimum de misère, la santé et sécurité au travail, etc. Je dirais même qu’il faut s’organiser en dépit des syndicats.

Entrevue par Carlo Mosti